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Anesthésie générale: L’omnipotence du libéralisme

Recension d’Anesthésie générale de David Leroux, publié en 2018 aux Éditions château d’encre.

Le blogueur et chroniqueur David Leroux, passionné du nationalisme et indépendantiste convaincu, collabore régulièrement à la revue L’Action nationale. Avec Anesthésie générale, publié plus tôt cette année aux Éditions Château d’encre, Leroux signe son premier essai. À travers ces 140 pages, il traite de l’idéologie libérale, dominante en notre temps, et conjugue une critique de celle-ci à des pistes de solution pour tenter de relancer le mouvement indépendantiste, qu’il juge avec raison en déroute depuis de nombreuses années.

Pour ce faire, l’auteur base son essai sur une métaphore consistant en l’anesthésie du peuple québécois, lequel serait abruti par l’idéologie libérale et maintenu artificiellement en vie par des stimulants mercantiles et du prêt-à-penser libertaire à défaut de se réveiller et de prendre en main sa destinée. Ainsi, il est question de « syndrome de Stockholm politique » (p. 140) et d’un Québec « attaché à sa cellule de marbre par une chaîne dorée qu’il s’est mis à aimer davantage que la perspective de sa liberté. » (p. 140) Même si le propos en lui même est loin d’être erroné, les métaphores dans le genre, emprisonnement et sommeil, dégagent un aspect inutilement lyrique qui ne convaincra pas d’adversaire et qui fera probablement rouler les yeux des sympathisants. Ainsi, la métaphore fondatrice d’Anesthésie générale court le risque d’en caricaturer le propos.

À l’assaut du libéralisme

Dans sa dénonciation de l’idéologie libérale, l’auteur ne passe pas à côté de ce qu’il estime à l’origine de « la rupture entre l’homme et la politique » (p. 32), soit l’alliance improbable, mais logique entre la gauche progressiste et la droite néolibrale. Leroux explique que les deux clans, cherchant à déconstruire les identités collectives et nationales, valorisent l’individu et ses particularismes à outrance aux dépens du collectif : la droite, pour en arriver à l’ultime libre-marché où tous ne sont plus que des consommateurs, et la gauche par « repentance face aux dominants » (p. 33) et par volonté de contrer toutes les prétendues oppressions. Sachant cela, on ne se surprendra pas de comparer le discours identitaire de Québec Solidaire et du Parti Libéral et d’y voir deux positions quasi identiques, pour ne pas dire une position commune.

Leroux décrie aussi de l’idéologie libérale sa propension à envisager la politique comme un exercice de gestion comptable froid, ultra rationnel, sans passion et qui au final rend le citoyen tout à fait blasé de la chose politique.

Parallèlement, Leroux décrie aussi de l’idéologie libérale, qu’il surnomme parfois « Empire du bien » (p. 96) en raison de sa mainmise sur la morale, sa propension à envisager la politique comme un exercice de gestion comptable froid, ultra rationnel, sans passion et qui au final rend le citoyen tout à fait blasé de la chose politique. Ce serait une aubaine pour l’alliance citée ci-dessus : la droite progresserait vers un marché de plus en plus décloisonné où seule la consommation forme désormais l’identité des gens, alors que la gauche se réjouirait de voir que l’on confisque en quelque sorte le politique aux peuples, elle qui verrait une tyrannie en la majorité nationale et chercherait constamment à l’enrayer. Ce phénomène a frappé le Québec de plein fouet lors de la campagne électorale cette année, où les quatre partis ont amplement versé dans la politique sans saveur et comptable jusqu’à ce que la CAQ décide de briser l’omertà et de se saisir du ballon identitaire, qui lui a permis de gagner 74 sièges sur 125.

L’essayiste pousse la réflexion pour y inclure le gouvernement des juges, pièce maîtresse du multiculturalisme canadien et arme visant à confisquer la chose politique au peuple. Pour David Leroux, cette instance tire son pouvoir de l’idée libérale voulant que l’État soit une menace pour les citoyens, que la majorité politique soit tyrannique à ce point qu’on ne puisse lui faire confiance. Cette attitude de méfiance serait bien sûr nocive au projet d’indépendance en minant la confiance en la politique de même qu’en l’État puisque, comme l’auteur le résume, l’État présuppose la politique et la souveraineté présuppose l’État.

Pour David Leroux, le gouvernement des juges tire son pouvoir de l’idée libérale voulant que l’État soit une menace pour les citoyens, que la majorité politique soit tyrannique à ce point qu’on ne puisse lui faire confiance.

Sortant des lieux communs, David Leroux écorche au passage les projets de réforme du mode de scrutin actuellement soulevés au Québec et réclamés principalement par la gauche libertaire. À ses yeux, un mode de scrutin proportionnel équivaut à « ce désir illusoire et individualiste de savoir que personne n’est laissé pour compte dans les arcanes du pouvoir. » (p. 31) Très peu de gens, pour ne pas dire personne, abordent l’enjeu de la réforme démocratique avec cette vision, mais l’essayiste a tout à fait raison sur ce point : notre mode de scrutin uninominal majoritaire à un tour est conçu pour refléter les volontés des communautés partout sur le territoire, alors que la proportionnelle cherche à individualiser cette représentation. Les gens qui s’opposent à cette réforme devraient prendre des notes, il s’agit bel et bien de l’affrontement entre une vision collectiviste et une plus individualiste de la politique.

Enrayer le système pour relancer l’indépendance

Il ne faut pas s’y méprendre : même si Anesthésie générale critique « la rencontre entre le théologique et le politique » (p. 66) au sens large, il s’agit avant tout d’un essai indépendantiste voyant en le libéralisme un ennemi à vaincre pour arriver à la souveraineté. Conséquemment, Leroux propose sa vision de l’avenir du mouvement indépendantiste qui, même si elle peut paraître radicale à certains moments, a le mérite d’être différente et de faire avancer la réflexion.

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Évoquant l’urgence d’enfin réaliser l’indépendance du Québec, David Leroux se fait l’avocat de la stratégie élaborée par Robert Laplante, directeur de L’Action nationale, et Jacques Parizeau en 2004 pour l’accession à la souveraineté, laquelle congédiait toute notion de référendum pour la remplacer par des gestes de rupture avec le Canada dès l’arrivée au pouvoir du Parti Québécois. On soulève notamment que le cadre canadien, dans lequel un référendum doit être organisé s’il y en a un l’agenda, est pensé pour rendre impossible l’indépendance, notamment avec la loi sur la clarté référendaire et l’absence de restrictions quant aux fonds pouvant être investis dans une campagne référendaire au niveau fédéral. Il suffit de penser au Unity Rally ou au scandale des commandites pour voir de quoi il est question.

Néanmoins, on peut se questionner quant à l’acceptabilité sociale et la viabilité d’une telle option après des années à envisager le référendum comme préalable à la souveraineté. Il n’y a pas de doute que les indépendantistes doivent se montrer plus volontaristes que jamais après des années de régression sur la question constitutionnelle, 2018 en étant l’aboutissement, mais on est en droit de se demander jusqu’où cela doit aller. Toutefois, toutes les options restent ouvertes pour le mouvement en ce creux historique, et peut-être qu’une nouvelle manière d’envisager la fondation du Québec pays parviendrait à brasser les cartes.

Seconde grande piste d’avenir, David Leroux voit un virage populiste pour l’indépendantisme d’un bon œil, puisque ceci permettrait de marquer la différence avec les élites libérales, qu’elles soient de gauche ou de droite, et remobiliser les troupes, nottament via un discours nationaliste plus assumé. Comme principale vertu de ce discours, l’auteur identifie l’appel au peuple, soit un discours qui parle à la collectivité plutôt qu’aux individus eux mêmes, ce qui manque en effet gravement en politique de nos jours. Parallèlement, il y voit l’opportunité de sortir de l’obsession de la raison absolue qui aseptise le discours et sert les adversaires de la cause nationale : « Appréhender le monde par la seule raison transforme le fait de vivre en celui d’exister. » (p. 115)

Pour l’avenir

C’est son plus grand mérite, Anesthésie générale parvient à faire le lien entre la dénonciation de la pensée libérale omniprésente en société et le nécessaire renouvellement de l’indépendantisme québécois, afin que celui-ci s’émancipe de la pensée unique réduisant le champ des possibles. S’il erre plus que nécessaire dans certains lieux communs, l’essai prend son envol lorsqu’il pousse la réflexion plus loin, notamment via sa brillante dissection de la réforme démocratique. Le livre en vaut clairement la peine, ne serait-ce que pour les indépendantistes, puisque le renouvellement annoncé du mouvement appelle plus de voix comme celle de David Leroux à se faire entendre pour lancer des pistes de solution à la stagnation de la souveraineté. En espérant qu’il ne soit pas le seul à prendre la plume pour sortir des sentiers battus et esquisser une nouvelle direction pour la question nationale, qui demeure au centre de la psyché québécoise même après quinze ans d’échecs.

Publié dansLectures

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